Livre Grand public FR LIV-STI-2019

« Il faut s'adapter »

Sur un nouvel impératif politique

Résumé

Dans « Il faut s'adapter ». Sur un nouvel impératif politique, la philosophe Barbara Stiegler enquête sur l'origine d'une injonction devenue omniprésente dans les sociétés contemporaines : face à un monde présenté comme étant en perpétuelle mutation, les individus et les institutions devraient constamment s'adapter, évoluer et se rendre plus performants. Elle montre que ce vocabulaire emprunté à la biologie et à la théorie de l'évolution n'est pas politiquement neutre, mais trouve une partie de ses racines dans l'élaboration du néolibéralisme américain à partir des années 1930.

L'ouvrage s'intéresse particulièrement à la pensée de Walter Lippmann. Celui-ci considère que l'évolution rapide de la société industrielle et de l'économie mondiale a créé un décalage entre les individus et leur nouvel environnement. Les populations seraient insuffisamment adaptées à un monde devenu complexe, mobile et concurrentiel. Contrairement au libéralisme classique, qui espérait voir émerger spontanément un ordre harmonieux grâce au marché, ce nouveau libéralisme attribue donc un rôle actif à l'État : le droit, l'éducation et les politiques sociales doivent contribuer à transformer les individus afin de les rendre capables de participer à la compétition économique. Le néolibéralisme apparaît ainsi chez Stiegler comme un véritable projet politique de transformation de la société et des comportements.

Barbara Stiegler confronte cependant cette conception à celle du philosophe pragmatiste américain John Dewey. Face aux mêmes transformations économiques et sociales, Dewey aboutit à une réponse politique radicalement différente. Là où Lippmann estime nécessaire de confier à des dirigeants et à des experts la tâche d'orienter une population jugée insuffisamment adaptée, Dewey défend la capacité des citoyens à participer eux-mêmes à la définition des problèmes qui les concernent et à élaborer collectivement leurs réponses. Il mise sur l'intelligence collective des publics, l'expérimentation et l'approfondissement de la démocratie plutôt que sur un gouvernement technocratique chargé d'adapter la population à un environnement présenté comme donné.

« Il faut s'adapter » révèle ainsi que derrière une formule apparemment évidente se cache un conflit profondément politique : faut-il considérer les transformations économiques comme un environnement auquel les populations doivent nécessairement s'adapter, ou celles-ci peuvent-elles participer démocratiquement à la transformation de leur environnement et décider collectivement de leur avenir ? En retraçant la confrontation entre Lippmann et Dewey, Barbara Stiegler met au jour deux conceptions opposées de l'évolution sociale : l'une privilégiant l'expertise et l'adaptation des individus à la compétition, l'autre faisant de la démocratie et de l'intelligence collective les moyens par lesquels une société peut déterminer elle-même la direction de ses transformations.

Citation recommandée

« Si « la lutte entre le néolibéralisme et la démocratie ne fait que commencer », et si elle risque de durer encore mille ans, une chose est sûre : entre l'adaptation forcée à la mondialisation des libéraux et la fermeture sur soi de l'extrême droite, entre le néolibéralisme et le fascisme, il existe au moins une autre voie, que nous n'avons jamais vraiment essayée. Cette voie, c'est celle d'un peuple qui aurait suffisamment confiance en lui-même pour décider de se gouverner, sans demander par avance à ses chefs où il doit aller. Cette manière de gouverner, inventée par les Athéniens et expérimentée par eux pendant plus d’un siècle sur la colline de la Pnyx, a un nom. Les Grecs l’ont baptisée : « démocratie ! ». Ils nous en ont transmis le germe, l’idée, les questions, souvent l’aversion et parfois le désir. »
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