La démocratie aux marges
Il est d’usage, à notre époque, de considérer l’État comme une structure politique inhérente à toutes les formes d’organisation des sociétés. Il serait…
Il est d’usage, à notre époque, de considérer l’État comme une structure politique inhérente à toutes les formes d’organisation des sociétés. Il serait impossible de se défaire de l’État, au risque de sombrer dans une ère de chaos et d’indiscipline permanente. Surtout si nous tenons à notre fameuse démocratie occidentale - dont tous les intervenants de plateaux télévisés ne cessent de se revendiquer, face à la montée en puissance des dictatures de Russie, de Chine, de Corée du Nord ou du Moyen-Orient. Ces commentaires politiques sont des lieux communs pour beaucoup, et n’ont que rarement été remis en question.C’est pourtant à cet exercice bien particulier que se livre l’anthropologue américain David Graeber dans son court ouvrage La démocratie aux marges, publié en 2018 aux éditions Champs Essais de Flammarion. En à peine plus d’une centaine de pages, l’auteur s’attaque de long en large à nombre d’idées reçues que nous nourrissons sur la démocratie et l’État. Non, l’Occident n’a pas le monopole culturel de la démocratie, et loin s’en faut, s’y est même opposé pendant de longues périodes ; non, l’antique Athènes n’est pas le point de départ historique de la démocratie, bien que cette expérience ait fait preuve d’une singularité manifeste ; non, la démocratie, jusqu’à il y a encore 150 ans en France, ne consistait pas en l’élection d’un président ou de députés tous les 5 ans. Bien au contraire, ces derniers étaient très hostiles à l’idée de donner le pouvoir au peuple, et l’ont plus d’une fois convaincu que sa gouvernance ne pouvait mener qu’à la barbarie la plus désorganisée.Et pourtant, cet essai nous permet de retracer ensemble les exploits de la démocratie, qu’on appelle aujourd’hui « démocratie directe » pour ne plus la confondre avec la « démocratie représentative », bien capable de donner le pouvoir au peuple sans échouer dans un désordre absolu - pour peu que des structures politiques adéquates se forment en parallèle. Chose que l’appareil étatique n’a jamais regardé d’un bon œil, et que D. Graeber ne manque pas de nous rappeler ; ce livre est une introduction aux formes communales et démocratiques d’organisation, mais également un rappel sur la nature de l’État et de ses intérêts - qui, malgré les apparences et les discours dont on nous abreuve, est loin d’être un horizon indépassable. La pédagogie de l’auteur permet à l’ouvrage d’être appréciable tant par des lecteurs peu familiers avec le sujet, que par des convaincus avides d’en apprendre toujours plus. Et pour ceux qu'il faudrait encore convaincre, le livre ne fait qu'un peu plus d'une centaine de pages !