Bullshit Jobs
Résumé
Dans Bullshit Jobs, David Graeber développe une réflexion née d'un article publié en 2013 dans lequel il avançait l'existence d'un nombre considérable d'emplois que ceux qui les exercent considèrent eux-mêmes comme inutiles. Après plusieurs années d'enquête et de collecte de témoignages, il définit le « bullshit job » comme un emploi rémunéré dont l'inutilité, la superfluité ou parfois la nocivité est si manifeste que son titulaire peine lui-même à justifier son existence, tout en étant contraint de prétendre que son travail possède une véritable utilité.
Graeber distingue plusieurs grandes catégories de ces emplois : ceux servant essentiellement à valoriser le statut d'un supérieur, ceux créés pour répondre aux pratiques tout aussi artificielles d'autres organisations, ceux chargés de résoudre provisoirement des problèmes qui pourraient être supprimés à leur source, ceux consistant principalement à produire des procédures ou indicateurs donnant l'apparence qu'une action est accomplie, et enfin certaines fonctions d'encadrement qui créent ou distribuent elles-mêmes des tâches inutiles. À travers ces différents cas, l'auteur cherche à comprendre pourquoi des économies supposément guidées par l'efficacité continuent de produire des activités dont ceux qui les réalisent ne perçoivent pas l'utilité.
L'ouvrage insiste également sur les conséquences humaines et politiques de cette situation. Contrairement à l'idée selon laquelle être payé à ne rien faire serait enviable, Graeber montre que devoir consacrer une grande partie de son existence à une activité que l'on juge dépourvue de sens peut engendrer frustration, anxiété, perte d'estime de soi et sentiment d'aliénation. Cette souffrance est renforcée par une conception morale du travail qui tend à faire de l'emploi et de l'effort des valeurs en eux-mêmes, indépendamment de l'utilité sociale de l'activité accomplie.
Graeber met enfin en évidence un paradoxe : certaines activités indispensables au fonctionnement de la société (soin, éducation, entretien ou accompagnement des personnes, par exemple) sont souvent moins valorisées et moins rémunérées que des fonctions dont l'utilité sociale apparaît beaucoup plus difficile à établir. Il appelle ainsi à repenser collectivement ce que nous considérons comme un travail utile et à utiliser les gains de productivité et les possibilités offertes par la technologie pour libérer du temps plutôt que pour multiplier artificiellement les tâches. L'ouvrage ouvre notamment la réflexion sur le revenu de base comme moyen de dissocier revenu et emploi et de permettre aux individus de choisir davantage la manière dont ils souhaitent contribuer à la société.
Description détaillée
Dans Bullshit Jobs, David Graeber développe une vaste réflexion sur l’organisation contemporaine du travail à partir d’un paradoxe : alors que les progrès technologiques et les gains de productivité auraient pu conduire à une réduction importante du temps de travail, de nombreux salariés ont au contraire le sentiment d’occuper des emplois dépourvus d’utilité réelle. L’ouvrage prolonge un article publié par Graeber en 2013 qui avait suscité des milliers de témoignages à travers le monde. À partir de ces récits, l’anthropologue cherche à comprendre pourquoi des sociétés qui valorisent l’efficacité économique continuent de produire et de maintenir des emplois que ceux qui les exercent considèrent eux-mêmes comme inutiles.
Graeber désigne par l’expression « bullshit job » un emploi rémunéré dont l’inutilité, la superfluité ou parfois la nocivité paraît si évidente à son titulaire que celui-ci ne parvient pas à en justifier honnêtement l’existence, tout en étant contraint, dans le cadre de son emploi, de prétendre qu’il remplit une fonction nécessaire. Il distingue ces emplois des métiers difficiles, pénibles ou mal rémunérés qui peuvent néanmoins avoir une utilité sociale manifeste. Le problème qu’il cherche à analyser n’est donc pas celui du « mauvais travail » en général, mais celui d’activités professionnelles dont la disparition ne semble pas devoir causer de préjudice significatif à la société.
Pour rendre compte de ce phénomène, Graeber propose une typologie de plusieurs formes d’emplois inutiles. Certains existent principalement pour renforcer le prestige ou le statut d’autres personnes ; d’autres répondent à des fonctions tout aussi artificielles créées par des organisations concurrentes ; certains salariés sont chargés de réparer continuellement des problèmes qui pourraient être supprimés à leur source ; d’autres produisent rapports, indicateurs et procédures donnant l’apparence qu’une action est réalisée sans avoir d’effet véritable ; enfin, certaines fonctions d’encadrement consistent essentiellement à superviser des personnes qui pourraient parfaitement organiser leur travail elles-mêmes ou à leur attribuer des tâches supplémentaires sans nécessité réelle. Cette typologie permet à Graeber d’examiner les mécanismes institutionnels qui entretiennent ces emplois malgré leur faible utilité.
L’ouvrage s’intéresse particulièrement aux conséquences psychologiques de cette situation. Graeber conteste l’idée selon laquelle recevoir un salaire pour effectuer peu de travail constituerait nécessairement une situation confortable. Pour de nombreuses personnes, devoir consacrer plusieurs heures par jour à une activité dont elles ne perçoivent pas la finalité provoque au contraire ennui, frustration, culpabilité, perte d’estime de soi et sentiment d’absurdité. L’auteur relie cette souffrance au besoin humain de pouvoir agir sur le monde, contribuer à quelque chose que l’on juge utile et reconnaître une finalité aux activités auxquelles on consacre son temps.
Graeber cherche ensuite à expliquer pourquoi de tels emplois se multiplient. Il critique notamment l’idée selon laquelle le secteur privé éliminerait spontanément toute activité inutile au nom de la recherche de rentabilité. Les grandes organisations peuvent au contraire développer leurs propres bureaucraties, hiérarchies et fonctions administratives sans rapport direct avec la production de biens ou de services. L’auteur utilise notamment la notion de « féodalisme managérial » pour décrire des structures dans lesquelles le statut d’un responsable dépend en partie du nombre de personnes placées sous son autorité, encourageant ainsi la multiplication des échelons hiérarchiques et des fonctions intermédiaires.
Cette analyse conduit également Graeber à interroger la valeur que les sociétés attribuent aux différents types de travail. Il souligne le contraste entre des professions dont l’utilité sociale est immédiatement perceptible — notamment dans le soin, l’éducation, l’entretien ou l’accompagnement des personnes — et certaines fonctions beaucoup mieux rémunérées dont les effets positifs sont plus difficiles à identifier. Il remet ainsi en question l’idée selon laquelle le niveau de rémunération constituerait une mesure fiable de la contribution d’une activité au bien-être collectif.
Au cœur de l’ouvrage se trouve finalement une critique de la place morale accordée au travail. Graeber examine la manière dont s’est imposée l’idée selon laquelle travailler constitue une vertu en soi et que l’individu doit mériter ses moyens d’existence par l’emploi, y compris lorsque l’activité réalisée n’apporte rien de véritablement utile. Cette conception contribue selon lui à rendre politiquement acceptable une organisation sociale dans laquelle des individus consacrent une part considérable de leur existence à des tâches qu’ils considèrent eux-mêmes comme vides de sens.
Bullshit Jobs ouvre ainsi une réflexion plus générale sur ce qu’une société choisit de produire, sur les activités qu’elle valorise et sur la manière dont elle répartit le temps et les ressources. Graeber interroge notamment la possibilité de profiter des gains de productivité pour réduire le temps de travail plutôt que pour inventer de nouvelles tâches destinées à maintenir chacun dans l’emploi. Sa réflexion le conduit également à envisager des dispositifs comme le revenu de base, susceptibles de réduire la dépendance entre emploi et moyens d’existence et de donner davantage de liberté aux individus dans le choix de leurs activités.
À travers cette critique du travail contemporain, David Graeber pose finalement une question politique qui dépasse largement le monde professionnel : qui décide de ce qui constitue une activité utile et de la manière dont nous devons consacrer notre temps ? En montrant que l’organisation du travail résulte de choix sociaux, économiques et institutionnels plutôt que d’une nécessité naturelle, Bullshit Jobs invite à imaginer une société dans laquelle les individus disposeraient d’une plus grande autonomie pour déterminer leurs activités et où l’utilité du travail serait évaluée davantage à partir des besoins collectifs que des seules logiques hiérarchiques et économiques.