En marge de la mobilisation du monde agricole, le cortège de tracteurs des producteurs mosellans s'est élancé le soir du lundi 29 janvier depuis le Parc des Expositions de Metz vers la Seine-et-Marne.

Fumier à profusion : Quand les agriculteurs gueulent, les démagos sont toujours de la partie

Les tracteurs et leurs fourches sont de sortie, défilant en bloquant les grands axes routiers, salissant les grandes places, retournant les panneaux d’entrée de village, parés de leur fanion et de bâches sur lesquelles est peint le mot d’ordre « On marche sur la tête ». Mobilisation annoncée par celles des autres pays européens, d’abord localement comprises, elle s’est rapidement étendue à l’ensemble du territoire national sous la direction de la FNSEA, appuyée sur les sections plus régionales de la Coordination Rurale. Le mouvement est revendicatif avant tout, il serait la voix des paysans exacerbés par les contraintes bureaucratiques et normatives d’une administration française européenne toujours plus exigeante, suffocants sous les charges et impositions, exténués par un travail qui ne rémunère pas assez au vu des prix de vente dévalorisés, des coûts de fonctionnement et d’une productivité décroissante. Ce serait avant tout une question politique, pas seulement un ensemble de revendications corporatistes : les accords européens de marchés mondiaux et l’ouverture à la libre concurrence en son sein formerait une concurrence déloyale, immisçant de nouveaux acteurs externes sur leur niche de marchés traditionnels, au détriment de la qualité du produire français. Le problème écologique aussi se manifeste dans les énoncés récurrents de la revendication. Question imposée par le bobo citadin de gauche et une Europe déconnectée de la réalité du terrain, elle rend encore plus difficile le métier qu’il ne l’est déjà et accentue le sentiment intime de l’agriculteur dans le manque de considération pour son travail (il serait systématiquement le pollueur, ravageur de la nature, lui qui est à son contact tous les jours ; la polémique des mégabassines de cet été n’est pas là pour améliorer la chose).

Et comme toujours, une fois l’attention des médias attirée sur ce qui leur apparaît comme une nouvelle jacquerie, chacun, fort de son capital spectaculaire et de ses anecdotes personnelles, se permet d’avoir une opinion sur la question d’un monde qui depuis plus de 50 ans se meurt. Réveil spontané des consciences (qu’elles soient de gauche ou de droite, plus de 80% de la population française), où l’on s’émeut dans un sentimentalisme de crémière, en se disant soutenir un corps de métier, que chacun s’empresse de faire remarquer indispensable à la vie même, afin d’expressément témoigner de sa compréhension solidaire de la situation. On se délecte du traditionnel gala politique qui, à chaque mouvement social, essaye de tirer parti de l’affaire pour grappiller un bout d’électorat : les pseudos-gaullistes de la macronie cherchent à faire croire qu’ils ont compris ces gens qui travaillent en proposant des mesures compensatoires, la droite se réarme contre les charges salariales et le discours écologiste, la gauche et son utopisme se targuent d’une nécessité d’entamer la transition vers une agroécologie durable en accusant l’agroalimentaire et les gouvernements précédents, pendant que doucement l’extrême droite fait son nid avec chauvinisme… Ironie du sort, le siège de Paris fut tenté, alors que quasiment rien ne s’y joue et que la quasi-entièreté des décisions est prise à Bruxelles depuis 1992. Si un mouvement de grève est toujours un moment de questionnement sur le devenir concret des questions qu’il pose au politique, on peut légitimement s’interroger sur les perspectives (radicales ou non) de poursuite du mouvement et de ses divers enjeux, en élevant le débat au-delà des lieux communs que certaines avant-gardes savent si bien produire en se croyant puissamment théoriques. Plus que jamais, il faut rappeler la notion d’écologie sociale, car c’est elle qui nous permettra de déceler les rouages et d’expliquer une telle mobilisation.

Qu’est-ce donc ? Une jacquerie de plus ?

Alors que certains gauchistes se targuent de nuancer le propos, en rappelant le topo de l’opposition petit contre gros exploitants, essayant ainsi de reporter sur la situation le schéma incompatible de la lutte des classes, les fidèles chiens de garde de la droite (Eugénie Bastié et Emmanuelle Ducros en tête de gondole) hurlent à la vulnérabilisation d’un corps de métier de plus en plus déserté par la difficulté du travail, conditions causées par  « l’éco-soviétisation » planifiée avec une insoutenable cadence par les verts européens. Bien heureusement, certains journalistes se dévouent corps et âme pour donner de la voix au terrain et ses revendications. On peut ainsi entendre l’éleveuse se plaindre de la non-convivialité de l’administration française, le responsable syndical accuser les traités transatlantiques d’offrir au consommateur français une nourriture de mauvaise qualité en comparaison avec la fameuse qualité de l’élevage français, et le céréalier réclamer un nouveau temps de répit dans l’abandon des phytosanitaires, plein de rancoeur envers les normes écologiques croissantes. Les prix de vente des produits et du gasoil entrent en contradiction, le libre-échange et les empires de l’agroalimentaire de la grande distribution sont dans le viseur. Le « Qu’on nous laisse tranquille ! » est repris de toute part. Ce mouvement témoigne de la diversité qui compose le monde agricole. Jeunes et plus âgées, petites, moyennes et grandes exploitations se réunissent autour de tablée improvisée sur les voies d’autoroute bloquées. Certains avec bonne foi énoncent la nécessité d’une agriculture qui doit produire mieux ; d’autres, plein d’amertume, après les propos d’Attal (qui dans son coup de com au délégué FNSEA de Haute-Garonne se contente d’énoncer une infime partie des revendications syndicales conduites depuis des années) cherchent à poursuivre la lutte, tous se sachant investis par leur vocation du lourd devoir de nourrir les foules. Cette lutte prend une forme plus ou moins violente selon la section et le syndicat chargé du secteur : pendaison de sanglier devant les préfectures et grand feu de pneumatiques pour la Coordination Rurale (témoignant une nouvelle fois de son ancrage historique dans la radicalité dorgériste), blocage de voie de communication et réception d’élu par la FNSEA qui cherche à conduire nationalement le mouvement en le faisant calmement converger vers Paris. La Confédération Paysanne avec hypocrisie essaye de passer la serpillière après avoir vu sa réputation salie aux yeux des siens (pour changer) ayant participé aux Soulèvement de la terre et à ses modalités d’action directe. Elle appelle à une manifestation calme et contrôlée du monde paysan, rappelant l’illusion qu’est le rejet colérique des normes face aux systèmes des seigneurs agroalimentaires, normes que leur figure historique José Bové a bien sûr contribué à édicter. Entre la manifestation pétition et la manifestation destruction, les agriculteurs veulent se faire entendre dans ce qui apparaît pour le novice comme un front paysan unique. Il y a presque un air cathartique à cette lutte, tournée vers l’État par défaut et dont la violence occasionnelle contre ses représentants (forces de l’ordre ou établissements) n’est jamais mise en correspondance égale à égale avec celles des émeutiers.

Fidèles à leur rôle, les syndicats couvrent de leurs haut-parleurs, la voix particulière des manifestants (certains se sont résignés et ne défilent pas) et il en devient impossible de comprendre clairement les raisons de la colère. On pourrait se complaire à tomber dans l’ancrage historique de ces mobilisations : ouverture au libre-marché, perte de débouchés, abandon de la fixation des prix, marges abusives de la grande distribution au regard de la rémunération des producteurs, charges fiscales excessives, coût de production excessif auquel se joint la perturbation ukrainienne, problème d’acquisition de foncier pour l’installation et son développement, autant de revendications traditionnelles qu’une frange radicale de la gauche renverra au poujadisme et à l’intérêt petit-bourgeois. Certains y voient l’émergence d’un mouvement de lutte d’un monde paysan (dont surpris j’apprend encore la vie dans les ruines) contre les géants agroalimentaires que la politique européenne veut imposer, réactivant ainsi le fantasme du Frexit (qui signerait enfin l’alliance entre les beaufs et les barbares au grand plaisir des Bouteldjistes). Que nenni ! Il en va simplement de réaffirmer leur dignité, rompre ce traumatisme transgénérationnel du paysan (vieille insulte) qui se sent plouc, déconsidéré, mal aimé et qui par ce moment d’exposition médiatique cherche les yeux doux d’une opinion publique déjà conquise (comme à chaque salon de l’agriculture) tout en se méfiant des politiques qui cherchent à s’accaparer leur lutte spécifiquement professionnelle. Ce grand capharnaüm surprendra à peine le Parisien dans sa routine et une fois les syndicats reçus à l’Élysée, il ne se passera sûrement plus rien, le temps du champ rappelant à nouveau le producteur à l’effort. Que dire de la CGT qui cherche la convergence en apportant un symbolique soutien de mot, sans grève. Elle ne fait surement que leur rappeler la rengaine de l’inutile fonctionnaire bureaucrate. Et les taxis qui jouent aux bouchons, dans une